17 octobre 2026

les personnels

Éduquer à l’État de droit quand l’État ne le respecte pas

Chaque mobilisation lycéenne place les CPE, les AED et toute la communauté éducative face à une contradiction de plus en plus intenable.
Le mouvement parti de notre académie en est la démonstration brutale.

Il est temps que l’institution regarde cette contradiction en face.

On nous le répète à chaque circulaire, à chaque note de rentrée : l’École doit transmettre les valeurs de la République, former des citoyennes et des citoyen.ne.s éclairé.e.s et faire vivre la démocratie scolaire. Les CPE sont ici en première ligne.
La circulaire de 2015, qui définit nos missions, nous charge explicitement d’accompagner les élèves dans l’apprentissage de la citoyenneté, de faire vivre les instances lycéennes et de favoriser leur prise de responsabilité.
Nous y croyons.
C’est le cœur de notre métier.

Or c’est précisément ce que font nos élèves. Au lycée Saint-Exupéry de Créteil (94), ils et elles ont lancé un blocus au lendemain d’une grève des enseignant.e.s contre le manque de moyens, alors que plusieurs postes de professeurs n’étaient pas pourvus. Les élèves réclament des enseignant.e.s, des infirmières, des locaux dignes. Ils et elles s’informent, s’organisent, prennent la parole : exactement ce que l’École leur apprend.
Mais que vaut notre discours quand des lycéennes et des lycéens qui exercent un droit reconnu par la loi, celui de s’exprimer, de se réunir et de manifester, se retrouvent gazé.e.s, nassé.e.s, frappé.e.s, placé.e.s en garde à vue ?

Le 29 septembre, devant le lycée Blaise-Cendrars de Sevran (93), la police est arrivée à cheval face à des élèves qui bloquaient leur établissement pour réclamer des moyens : gaz lacrymogène, trois élèves placés en garde à vue, un lycéen qui dit avoir été plaqué au sol par quatre policiers et frappé, une représentante des parents d’élèves qui raconte avoir été encerclée par les chevaux et frappée dans le dos, avant de faire une crise d’asthme. Des élèves, des parents et des enseignant.e.s rapportent des insultes, dont une à caractère raciste. Deux mères ont porté plainte et l’IGPN a été saisie.

Le 15 octobre, au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis (93), des policiers en civil sont entrés jusque dans le bureau du proviseur pour tenter d’interpeller un élève de 16 ans. Enseignant.e.s et surveillant.e.s se sont interposé.e.s ; des personnels disent avoir été frappés, l’un d’eux saisi à la gorge. Les policiers, eux, ont porté plainte contre les enseignant.e.s. Quelle que soit l’issue de l’enquête, la scène dit tout : la police est entrée dans le lycée, et ce sont les adultes de l’établissement qui se sont retrouvés à protéger un élève.

Rien de tout cela n’est nouveau dans notre académie.
En novembre 2020 déjà, le SNES-FSU Créteil dénonçait avec l’intersyndicale l’arrestation de lycéens de Paul-Éluard (93) ; en mars 2023, il appelait à mettre fin à la répression policière des lycéennes et lycéens de Blaise-Cendrars à Sevran (93). Les mêmes établissements, les mêmes revendications, les mêmes réponses. Comment parler de respect du droit à ces jeunes, quand aucune de ces alertes n’a été entendue ?
Une dissonance qui nous met en porte-à-faux.

Lors de chaque mouvement social, les CPE et les AED se retrouvent devant les grilles des établissements.
Nous sommes sommé.e.s de « gérer » les blocages, de garantir la sécurité, de rendre des comptes à la hiérarchie, de répondre aux familles inquiètes.
Nous prenons des risques physiques, professionnels et parfois juridiques, souvent sans consigne claire et sans protection réelle de l’institution.
Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, dès le 28 septembre, nos collègues enseignant.e.s et AED en sont venu.e.s à former une chaîne entre les élèves et les policiers pour protéger les jeunes dont ils et elles ont la charge. Voilà où nous en sommes.

Et puis il y a le lendemain. Le lendemain, c’est nous qui accueillons dans nos bureaux les élèves choqué.e.s, ceux qui ont été interpellé.e.s, ceux qui ne comprennent plus. C’est nous qui devons leur expliquer que la loi protège tout le monde, que la force publique est là pour garantir leurs droits.
L’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen le dit pourtant clairement : cette force est «  instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Comment le dire avec crédibilité quand les élèves ont vécu exactement l’inverse ?
Comment, surtout, demander des comptes quand on ne peut même pas identifier ceux qui frappent ?
Depuis 2014, policiers et gendarmes doivent porter un numéro d’identification individuel, le RIO. En 2023, le Conseil d’État a ordonné au ministère de l’Intérieur d’en garantir le port effectif et lisible, constatant que des agents mis en cause pour des violences n’avaient pu être identifiés. La décision n’a toujours pas été appliquée, et selon la LDH, aucune sanction disciplinaire n’a jamais été prononcée pour non-port du RIO. Un.e CPE ou un.e AED qui agirait sans pouvoir être identifié.e ne serait pas toléré une seconde. Pourquoi l’est-ce pour ceux qui portent des armes face à nos élèves ?

Nous ne nions pas les violences et les dégradations commises en marge de certains blocages, ni les policiers et pompiers blessés. Mais rien ne justifie de charger à cheval des lycéens et des parents, ni de venir chercher un élève jusque dans le bureau de son proviseur. L’impunité qui entoure ces dérives abîme la confiance de toute une génération dans les institutions. Et c’est l’École qui en paie le prix.

L’École ne peut pas porter seule la parole républicaine.
On ne peut pas demander aux personnels d’éducation de réparer, élève par élève, ce que d’autres pans de l’État détruisent par leurs pratiques. La transmission des valeurs républicaines ne se décrète pas : elle repose sur l’exemplarité. Quand l’exemplarité fait défaut, notre parole perd sa force, et c’est notre légitimité professionnelle qui est atteinte.

Nous refusons d’être les supplétifs d’une gestion sécuritaire de la jeunesse.
Nous refusons que la démocratie scolaire ne soit qu’une vitrine, valorisée tant qu’elle reste dans les murs du CVL, réprimée dès qu’elle s’exprime dans la rue.

Le secteur CPE du SNES-FSU Créteil revendique :
– Le respect inconditionnel du droit de manifester des lycéennes et lycéens, et la fin des interpellations préventives et des gardes à vue abusives de mineurs.
– L’interdiction des LBD et des grenades contre des mineurs et aux abords des établissements scolaires.
– Le port effectif, visible et lisible du RIO par tous les agents, conformément à la décision du Conseil d’État, et des sanctions en cas de manquement.
– Des enquêtes indépendantes et des sanctions effectives lorsque des violences sont commises par des forces de l’ordre sur des élèves ou des personnels.
– Un cadre clair et protecteur pour les CPE et les AED lors des mouvements sociaux : pas de mission de maintien de l’ordre, pas d’injonction à « tenir » un établissement au détriment de notre sécurité et de nos missions éducatives.
– Aucune intervention policière dans les établissements sans cadre clair, et la garantie que les chef.fe.s d’établissement ne livrent pas les élèves dont ils et elles ont la charge.
– Le soutien explicite de l’institution lorsque des personnels accompagnent des élèves victimes, y compris dans leurs démarches auprès des autorités compétentes.
– Des moyens réels pour la vie scolaire et pour les lycées : des postes de CPE, d’AED, d’enseignant.e.s et d’infirmier.e.s à la hauteur des besoins, et des bâtiments dignes.
– Une véritable démocratie scolaire, avec des instances lycéennes écoutées et dotées de moyens, et non instrumentalisées.

L’École de la République ne pourra transmettre l’État de droit que si l’État lui-même le respecte.

Nos élèves ne sont pas des menaces à contenir : ce sont des citoyennes et des citoyens en devenir.

Les protéger, c’est aussi protéger le sens de notre métier.